L'apprentissage du langage
L'apprentissage du langage
Oui, vous le savez le langage s'apprend, il n'est pas inné, c'est à dire que pour pouvoir parler il faut entendre parler et qu'on apprend la langue qu'on entend autour de soi. Cela paraît évident aujourd'hui, pourtant il y eut des périodes où on s'est demandé si le langage ne se transmettait pas génétiquement comme la couleur des yeux ou de la peau. On raconte cette histoire de l'Empereur Frédéric II d'Allemagne qui voulait savoir quels seraient les premiers mots que prononceraient spontanément les bébés qui n'ont jamais entendu aucune langue parlée. Est-ce que ce seraient des mots allemands ou bien des mots grecs ou arabes ? Très cultivé cet empereur avait réuni dans sa cour des savants grecs, arabes, italiens et parlait lui-même plusieurs langues.
Il fit donc l'expérience de confier un groupe d'enfants à des nourrices avec ordre formel de ne jamais leur adresser la parole. Elles les langeaient, les nourrissaient, les soignaient dans le silence absolu. L'empereur n'eut jamais de réponse à ses interrogations car aucun des enfants ne prononça un seul mot.
Quand nous disons que le langage n'est pas inné nous parlerons du langage que nous utilisons pour communiquer entre nous et non la capacité linguistique à produire des sons. En effet cette capacité à émettre des sons et à percevoir les sons émis par d'autres existe presque dès la naissance. Bien plus et ceci va peut-être vous surprendre cette capacité linguistique est beaucoup plus grande chez le bébé que chez l'adulte. On sait en effet que pendant les six premiers mois, le babillement du bébé est d'une richesse de sons extraordinaires. Le répertoire de vocalisations du nourrisson de cet âge contient tous les sons de toutes les langues.
Bien mieux le bébé n'émet pas seulement une très grande variété de sons mais il est aussi capable de discriminer des sons très voisins que les adultes de sa communauté ont des difficultés à différencier.
L'étude d'enregistrements spectrographiques nous a appris qu'il existe des similitudes entre certains sons qu'il est très difficile de différencier. L'exemple typique est la différence entre les sons b et p qui sont très voisins à tel point qu'ils sont même confondus dans certains langues comme l'arabe par exemple. Il en est de même des sons l et r qui ne sont pas différenciés par les adultes parlant certaines langues comme le japonais et que les bébés japonais arrivent à discerner.
Ainsi un bébé a t-il la faculté de s'intégrer dans n'importe quelle communauté humaine grâce au vaste clavier de sons qu'il perçoit et qu'il émet, mais au cours de la seconde moitié de la première année ce fantastique répertoire va s'appauvrir et il semble que peu à peu le bébé ne retiendra que les sons qu'il entend dans son entourage et qui correspondent à la langue parlée dans son milieu de vie.
Nous sommes tentés de penser que c'est vraiment dommage de perdre ainsi la capacité dont nous avait doté la nature d'apprendre n'importe quelle langue humaine. Une question se pose, est-ce possible de conserver ce potentiel d'acquisition linguistique ? Et ceux qu'on dit doués pour l'apprentissage des langues ne sont ils pas ceux qui ont eu l'occasion de ne pas perdre complètement cette capacité parce que dans leur milieu on parlait plusieurs langues ? Sans doute mais un fait aussi est vrai c'est que la capacité à traiter l'information, comme on dit étant limitée, il est plus économique de n'avoir qu'une certaine quantité de stimulus à agencer et à intégrer.
De plus le langage n'est pas seulement une production sonore, et ce n'est pas non plus un répertoire, un sac à mots comme on le croyait autrefois ; mais c'est un système que l'enfant va intégrer. Il le fait en passant par une première période où il va employer le même mot pour plusieurs situations et inversement plusieurs mots pour une même situation. Il dira par exemple bobo ou mal ou tout autre mot équivalent pour dire qu'il s'est fait mal, ou pour désigner le feu ou le couteau ou tout autre objet qui peut entraîner la douleur. De même bébé va t-il employer le mot éteint par exemple quand il manipule un interrupteur que ce soit pour éteindre ou pour allumer. L'utilisation du mot est en effet liée au départ, à la situation, à l'action. Ainsi l'acquisition du langage n'est-elle pas l'apprentissage mécanique d'une liste de mots que bébé va apprendre les uns après les autres mais chaque mot nouveau entraîne toute une modification du langage préexistant. C'est un système que l'enfant élabore et ceci de façon active. Dans une deuxième période, le langage va se libérer de la situation, de l'action et tout ce processus aboutit vers la moitié de la deuxième année à ce que les linguistes appellent la fonction sémiotique du langage qui est une fonction fondamentale pour l'évolution de la pensée et de l'intelligence.
Ce que nous savons également, c'est que le langage a surtout une valeur d'échanges, de communication. Aussi l'enfant qui répète un son avec force gestes tente t-il de se faire comprendre, aussi répétera t-il ce son aussi lentement qu'il pourra mais si ses parents n'arrivent toujours pas à comprendre, il va abandonner, y renoncer et ce son va finir par disparaître de son répertoire. Pour que le son persiste et soit utilisé il faudra donc qu'il soit renforcé comme on dit, c'est à dire qu'il soit perçu, que l'adulte lui donne une signification et qu'il le renvoie à l'enfant.
Les enfants peuvent également développer entre eux un langage privé qui n'est pas compris de l'adulte. Ce phénomène a été fréquemment observé dans les communautés de jeunes enfants et surtout chez les jumeaux.
Il y a encore beaucoup de choses que nous ignorons dans le mécanisme du développement du langage. Les linguistes ne nous ont encore pas livré tous les secrets de ce phénomène qui différencie l'homme de l'animal. A cet égard, il semble certain que le langage participe du développement de l'intelligence. A ce propos il y a une question que beaucoup de parents se posent concernant la coexistence de plusieurs langues. Est-ce que bébé ne va t-il pas être perturbé dans l'acquisition du langage par l'interférence de plusieurs langues ?
A ma connaissance les linguistes ne se sont pas penchés sur cette question dans notre pays qui offre pourtant les conditions d'un véritable laboratoire linguistique. En effet dans de nombreux milieux, coexistent trois langues et le berbère, l'arabe, le français sont souvent simultanément employés dans les échanges avec l'enfant.
Il est difficile donc d'apporter des réponses scientifiques établies et vérifiées. Il n'est possible que d'émettre une opinion déduite des connaissances générales du développement du langage.
Il est fort probable que l'interférence de plusieurs langues parlées à l'enfant maintienne un large éventail phonétique et renforce donc à l'usage un riche répertoire de sons, c'est à dire cette capacité linguistique des premiers mois de la vie, dont nous avons parlé, facilitant plus tard l'apprentissage des langues. mais il apparaît aussi possible, qu'ayant un très grand nombre d'informations à traiter, le cerveau mettra plus de temps à trier, classer, agencer toutes ces données pour les utiliser, ce qui pourrait entraîner un retard de langage par rapport à un enfant n'entendant qu'une seule langue.
Le problème se complique davantage quand on sait que la qualité principale du langage est sa valeur de communication, comme l'ont fait remarquer plusieurs psychologues, l'enfant ne parle que parce qu'il a un appétit de communication. Cette fonction appétitive du langage apparait dès la période des alliations. Bébé émet des sons entendus en écho. De cette échophonie, il passe à l'écholalie qui est une activité plus élaborée, plus socialisée, l'enfant répétant les sons que vous prononcez dans une sorte de jeu de rencontres phonétiques. C'est entre six et dix mois que ces rencontres, au départ fortuites, entraînent l'imitation et vont devenir intentionnelles. Tout ce jeu débouche sur des attitudes de compréhension et d'information, signe que la communication préverbale entre vous et votre enfant est établie. Comme nous l'avons vu, cette phase est capitale pour l'enfant.
Tout cela est pour vous dire qu'il est difficile dans l'organisation du langage de séparer l'intellectuel de l'affectif. Baignant l'enfant dans le langage vous lui communiquez non seulement toute une harmonie de sons, de mots, un code, mais aussi tout un halo de sentiments, d'émotions, d'impressions qui entourent chaque mot, chaque phrase. Vous lui ouvrez ainsi le monde de la relation aux autres et à leur culture.
Ainsi pour en revenir au bilinguisme, ce n'est pas un hasard qu'il soit devenu un problème passionnel, la langue n'étant pas un simple outil technique.
Dans les milieux où on parle spontanément plusieurs langues, certains parents choisissent une seule langue pour s'adresser à l'enfant, dans l'intention de lui faciliter l'apprentissage. C'est leur choix et il est sans doute juste, mais je me demande s'ils n'amputent pas la communication avec l'enfant d'une certaine spontanéité, d'une certaine dimension affective et culturelle, s'ils n'excluent pas quelque peu l'enfant d'un réseau d'échanges que partagent les autres membres de la famille.
La langue véhicule l'histoire personnelle et collective, la culture, le sentiment d'appartenance au groupe, ancrage nécessaire à l'enfant pour sa socialisation et son identification future.
Avec l'acquisition du langage qui achève le développement de la première enfance, nous arrivons à la fin de ce petit livre. Votre enfant a maintenant tous les attributs d'un petit homme. Sans doute vous poserez vous encore bien des questions pour son éducation avant qu'il ne devienne vraiment indépendant, adulte, mais déjà il a acquis une relative autonomie puisqu'il peut se déplacer tout seul, s'exprimer, à vous d'être à l'écoute.
Si je dois insister encore sur un point qui me paraît essentiel c'est que cette période de la vie, la première enfance, est une période capitale du développement de l'enfant. Comme nous l'avons vu ensemble c'est une période très active puisqu'en très peu de temps (en effet elle ne représente que 2 % dans la vie) l'enfant acquiert les facultés les plus fondamentales de son développement ultérieur.
Les trésors d'amour, de patience des parents et en particulier l'oblativité des mères réussissent à créer chez l'enfant un sentiment de confiance dans le monde qui les environne et c'est grâce à ce sentiment de confiance que votre bébé peut réaliser toutes ses superbes capacités qui au départ n'étaient que des potentialités.
C'est en étant sans cesse à l'écoute attentive des besoins individuels de votre bébé et en intervenant pour lui apporter la satisfaction de ses besoins que se crée en lui un sentiment de sécurité et c'est cela qui est primordial pour son épanouissement.
Entre dix-huit mois et deux ans il reste encore une étape critique à faire traverser à votre bébé c'est l'éducation du contrôle sphinctérien qui amène à l'acquisition de la propreté. C'est effectivement une étape très délicate et vous devez aider votre enfant à la franchir dans la sérénité et surtout éviter que naisse en lui un sentiment de honte qui engendre le doute, la peur, l'insécurité.
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